Saturday, 21 February 2015

Les cinq grandes connexions en tango


Traduit par André Valiquette
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Le tango dansé est fondé sur la connexion. Connexion avec notre partenaire, bien sûr, mais il y a d’autres liens à explorer si nous voulons danser le tango en nous réalisant totalement, dans le plaisir.  Il y a cinq domaines où nous avons besoin d’établir une connexion approfondie dans le but de raffiner notre danse et notre expérience de celle-ci.

photo : Jacques Guibert

Connexion un : le partenaire. C’est la connexion la plus manifeste, qui fait consensus. Le vieux proverbe : « Il faut être deux pour danser le tango » est fondé sur cette évidence. Le tango est la quintessence de la danse de couple. Sans partenaire, il n’y a pas de tango.

Toutefois, cela ne veut pas dire que nous ayons besoin d’un partenaire attitré. En tango, nous visons à trouver, créer et développer une connexion intense dans un laps de temps très court. Cela fait partie de la beauté, du style et des défis du tango. Cela peut être atteint avec un partenaire attitré ou une variété de partenaires occasionnels. Ou les deux. Peut-être ce soir allons-nous danser seulement ensemble et demain soir avec la moitié des danseurs sur le plancher. Ce n’est pas un problème. Tout ce que nous faisons pendant la danse devrait être induit ou inspiré par la personne avec qui nous dansons.

Tant pour les leaders que pour les guidées, si nous sommes capables de porter attention à nos partenaires davantage qu’à nous-mêmes, nous allons nous dépasser dans notre propre rôle. Si nous pensons à prendre soin de nos partenaires, à les aider en guidant ou en suivant mieux, ou en leur donnant le temps et en étant patient avec eux, nous allons leur permettre de danser avec plus d’aisance et de plaisir. La relation en tango n’est pas linéaire, elle est circulaire, c’est un lien de réciprocité entre deux partenaires; alors, ce que nous donnons nous sera rendu. Ce qui nous amène à la deuxième connexion importante.

 
photo : Jacques Guibert
Connexion deux : soi-même. Si le partenaire, c’est ce qui compte, alors pourquoi avons-nous besoin d’une bonne connexion avec nous-mêmes? Eh bien, c’est parce qu’il y a davantage que cette relation avec le partenaire. C’est le couple qui est concerné et nous en formons la moitié. On dit qu’on ne peut pas vraiment aimer quelqu’un si on ne s’aime pas soi-même. De même, on ne peut vraiment connaître une autre personne si on ne se connaît pas soi-même.

Pour les professeurs de tango, un des obstacles les plus difficiles à surmonter dans l’enseignement auprès de certains étudiants est leur manque de conscience corporelle. Parce que le tango est avant tout une danse sociale, qui est pratiquée par beaucoup de couples d’âge moyen pour qui c’est une première expérience de danse, on retrouve finalement beaucoup de débutants qui ont peu de connaissance de leur corps. Peut-être qu’ils n’ont jamais porté attention – en étant laissés à eux-mêmes – à des dissociations qui se produisent lorsqu’ils se déplacent; peut-être qu’ils n’ont jamais pensé à la relation entre la position de leurs hanches et celle de leurs pieds et de leurs épaules; ils n’ont probablement jamais essayé de baisser leurs épaules en remontant leur coeur, tout en gardant les genoux souples et en relâchant les bras, tout cela en contact avec une autre personne... C’est déjà beaucoup de mettre en oeuvre un seul de ces conseils, particulièrement pour ceux pour qui tout cela est entièrement nouveau. Ce qui ne veut pas dire que des gens qui n’ont jamais dansé ne peuvent l’apprendre à 50 ou 60 ans. Bien sûr, ils le peuvent et plusieurs le font. Mais la conscience corporelle est un défi supplémentaire qui demande beaucoup de travail, de pratique et de patience pour être apprise. (Des disciplines comme le yoga ou le Pilates sont formidables pour élever la conscience corporelle – en plus de la force, de la souplesse et de l’équilibre – et peuvent accompagner très efficacement les leçons de tango.)

Si nous connaissons notre corps et nous nous nous connaissons nous-mêmes, nous aurons un meilleur équilibre et un contrôle plus fin sur nos mouvements. Nous serons aussi plus enclins à nous faire confiance pour guider ce que nous voulons ou à suivre ce que nous ressentons. Nous devons nous connaître nous-mêmes tout autant que nous comprenons notre partenaire. Alors, toute la question ne tourne pas autour du partenaire. Les deux termes sont importants et si nous nous préoccupons des deux, on arrivera à danser avec une grande complicité, c’est ce que nous voulons atteindre. On peut en fait présenter ces deux premières connexions en un tout : le couple, composé de deux parties distinctes et égales. Mais si on vise à se mouvoir et à respirer comme une seule entité, il reste qu’on arrive à la danse avec sa propre individualité; c’est important de ne pas être trop passif, au risque de perdre notre identité au profit de son partenaire, ni d’être trop dominant et de le laisser dans l’ombre.




Connexion trois : la musique. C’est la connexion que je préfère. La musique est vraiment ce qui me transporte. C’est elle qui inspire mes pas et mes mouvements.

Mais la musicalité est particulière dans le tango argentin. Parce que nous pouvons improviser tellement sur cette musique, parce qu’il n’y a pas de routine qui nous oblige à initier tel mouvement avec telle phrase musicale ou de marquer les temps forts avec la régularité d’un métronome, les professeurs négligent souvent de proposer volontairement des séquences de danse ajustées à des phrases musicales et, souvent, les étudiants ne tiennent pas compte du tout de la musique, disant habituellement qu’ils ont trop de choses à gérer à la fois. Mais c’est une erreur. La danse et la musique ne peuvent pas être traitées séparément. Si les étudiants prennent l’habitude de considérer la musique comme un bruit de fond, ce sera difficile, plus tard, de renverser la vapeur et d’utiliser le rythme comme un guide pour tous leurs mouvements.

Comme danseurs, nous devrions vivre et ressentir la musique au même titre que tout autre instrument, en marquant le rythme et en dessinant la mélodie. De plus, pourquoi choisir la musique de tango, ou même n’importe quelle musique? Nous dansons différemment en fonction de chaque genre musical ou de chaque orchestre – nous devrions, à tout le moins. Ce n’est pas suffisant de simplement écouter la musique et d’essayer de la suivre : nous avons besoin de laisser entrer la musique par toutes les pores de notre peau, toucher notre cœur, nous guider et faire corps avec nous. Tout comme le partenaire idéal.

 
photo : Jacques Guibert
Connexion quatre : le plancher. Ça semble aller de soi, mais c’est surprenant de constater à quel point beaucoup de danseurs n’arrivent pas à garder leurs pieds au plancher. Bien sûr, on sait tous qu’il faut être en contact avec le plancher pour marcher; nous n’avons pas vraiment le choix. Mais avec le tango, il faut aller au-delà de ce constat. Nous devons pleinement ressentir le contact avec le sol et notre connexion avec lui. Comme on pourrait le dire en anglais, « the ground grounds us ». Il nous donne un appui, de l’équilibre et de la puissance.

Nous utilisons au mieux le plancher en travaillant avec la gravité, en la laissant assouplir nos genoux et donner du poids à nos pieds, nos hanches et nos épaules, avec pour résultat de nous permettre d’être droits et élancés, en donnant de l’expansion à notre colonne vertébrale et en relevant le coeur pour garder notre axe et notre élégance. En yoga, on évoque aussi, avec la position de l’arbre, ses racines – la connexion de l’arbre au sol – qui lui permet de se ternir à la verticale sans pencher. Il en va de même pour le danseur de tango.

Le plancher nous donne de l’équilibre pourvu que nos deux pieds soient bien en contact avec lui, la jambe d’appui donnant une prise à notre axe pendant que la jambe libre élargit notre base de support et nous donne un repère. Comme les racines de l’arbre qui vont au-delà de la circonférence du tronc.

Le plancher nous donne de la puissance quand nous nous servons de notre jambe d’appui afin de propulser nos mouvements, pour marcher ou pivoter. Cette puissance donne de l’aisance à nos mouvements et un message clair à nos partenaires.

Les professeurs rappellent qu’il faut caresser le plancher, le lécher (avec nos pieds, bien sûr!), dessiner sur le plancher, être complice avec lui et le connaître intimement, y inclus chacune de ses fissures, aspérités ou cavités. Faisons tout cela, soyons familiers avec lui et cela nous aidera à être proches de nous-mêmes, de notre partenaire et de la musique.




Connexion cinq : le monde autour de nous. La dernière connexion, mais pas la moindre. En fait, elle est négligée par plusieurs danseurs.

Nous disons souvent que, lorsque ça va bien avec notre partenaire, le reste du monde n’a plus d’importance. C’est comme si on dansait dans notre bulle. Même si c’est un peu vrai, notre bulle devrait être transparente pour ne pas entrer en collision ou carrément crever la bulle des autres couples au milieu d’une tanda. Il faut donc danser avec respect, en limitant les pas hors de notre champ de vision, en évitant de suivre de trop près le couple devant nous, en n’occupant pas soudainement l’espace disponible devant un autre couple et en ne prenant pas trop de place sur un plancher bondé.

Mais plutôt que de danser autour des autres couples en les considérant comme des obstacles, nous pourrions essayer de danser avec eux. Si tout le monde faisait cela, la circulation dans les milongas serait beaucoup plus fluide, plaisante et, finalement, ce serait plus facile d’y naviguer. Le tango salón est une danse sociale, alors tous les autres danseurs sont une partie intégrante de notre art et de notre expérience. Nous devons accepter cela, et accepter que les mouvements ou les figures que nous prévoyons faire puissent changer constamment en tenant compte de ce qui se passe autour de nous. Pas facile, sans doute, mais imaginez si tous les danseurs se déplaçaient comme un ensemble, sur la même musique, le même plancher, chacun dans un corps différent et avec un partenaire différent, mais en harmonie. Ce serait euphorique.

À certains moments, ces cinq connexions peuvent ne faire qu’un : nos corps se déplaceront avec grâce et confiance, en fusionnant avec nos partenaires et la musique, pleinement connectés, supportés par le plancher et en harmonie avec ceux qui nous entourent pour une expérience sublime qui nous transporte et nous rappelle pourquoi nous aimons tant cette danse.

Pas de leçons sur la piste de danse SVP




Traduit par André Valiquette

Les enseignants autoproclamés sur le plancher de danse sont ma bête noire numéro 1, je vous le confirme à titre de professeur de danse, d’organisatrice de milongas et de danseuse!

Pour qui que ce soit, autant les guideurs que les guidées, se faire reprendre ou corriger par notre partenaire nous fait toujours nous sentir mal à l’aise, d’une façon ou d’une autre. Premièrement, faire cela, c’est interrompre cette conversation qu’est la danse, et lui laisser bien peu de chances de créer ce moment spécial que l’on peut éprouver dans une connexion réussie.

Deuxièmement, cela place « l’instructeur » dans une position d’autorité ou de supériorité, méritée ou pas (sans doute pas). Avec pour résultat que « l’élève » aura tendance à se sentir inférieure, ce qui gâche l’idée d’un partenariat d’égal à égal.

Troisièmement, le fait de donner des instructions à notre partenaire revient à lui faire porter le blâme pour tout problème de communication, ce qui place cette personne sur la défensive et entraîne des erreurs. Ces expériences négatives peuvent être très fugaces pour un danseur qui a une certaine expérience et une réserve de confiance en soi, mais elles peuvent aussi persister et gâcher le reste de sa soirée, voire toute son expérience future en tango.


Faisons preuve de plus d’empathie

Comme enseignante, je désapprouve les « instructeurs » autoproclamés pour plusieurs raisons, la moindre n’étant pas qu’ils nuisent au travail des vrais professeurs. Nous possédons un entraînement, une expérience et une expertise (en tout cas, les bons professeurs). Nous proposons une méthode que nous avons élaborée durant plusieurs années. Nous connaissons des techniques à titre de danseurs et d’enseignants. Et nous comprenons les deux rôles. Les professeurs peuvent maîtriser à des niveaux différents « l’autre » rôle, mais un enseignant digne de ce nom aura au moins acquis une solide compétence et, encore plus important, une compréhension de ces deux mondes. Nous sommes donc capables de voir les deux côtés de la médaille et d’imaginer des solutions, de celles qui ne font pas porter le blâme à personne, mais permettent des ajustements ou des améliorations des deux côtés. Tout danseur expérimenté peut réaliser où est l'erreur, mais c’est seulement un professeur expérimenté qui pourra mettre le doigt sur les causes sous-jacentes à de telles erreurs.

Imaginons un couple de danseurs dont la guidée perd la connexion et, du même coup, son équilibre, chaque fois qu’elle pivote d’une certaine façon. Son guideur peut observer son « erreur » - par exemple, qu’elle a une posture asymétrique en pivotant -  alors, il pourrait lui dire de ne pas se pencher ou de ne pas exercer de pression sur sa main. Mais ce leader peut ne pas réaliser que, en réalité, il déstabilise sa partenaire en déplaçant son bras, ou en changeant soudainement son axe et donc en lui rendant difficile de garder une bonne posture. Réciproquement, une guidée, dans la même situation, peut blâmer son guideur pour la déstabiliser dans les pivots, alors qu’en réalité elle pourrait apporter elle-même certains ajustements - garder ses deux pieds au plancher, orienter ses orteils vers l’extérieur, ne pas laisser aller son bassin vers l’avant - pour rester droite et sur son axe, indépendamment des capacités techniques du leader.

Dans nos cours, nous décourageons ouvertement l’enseignement et les critiques entre les danseurs même pendant les cours. C’est ce comportement qui engendre le plus de plaintes, des personnes seules qui veulent changer de partenaire (ou abandonner complètement), jusqu’aux couples qui prolongent jusqu’à la maison les conflits amorcés sur la piste de danse. (Mon partenaire de danse et moi avons souvent l’impression que nous donnons aussi un peu de thérapie de couple.)

Même les professeurs doivent se retenir de donner des conseils pendant une milonga. Le code de conduite s’applique à nous aussi. Mieux, il faut donner l’exemple. Quand nous dansons, nous ne sommes pas des professeurs, nous sommes des danseurs. Nous enseignons à ceux qui nous demandent de leur donner des leçons, mais être capables d’enseigner n’implique pas de se sentir obligés d’offrir des conseils non désirés à tous ceux qui sont à notre portée, ou bien de modifier le style ou la technique de chaque danseur avec qui nous sommes en contact. De toute façon, nous méritons bien de laisser tomber notre chapeau de professeur pour relaxer et profiter de la danse dans notre temps libre!


Bloquer la circulation

À titre d’animatrice de milongas, je n’apprécie pas ces leçons données à la sauvette sur le plancher de danse parce qu’elles bloquent la circulation sur la piste et même aux alentours. Le tango est une danse sociale, ce qui signifie que nous ne dansons pas seulement avec notre partenaire, cela veut dire aussi que nous dansons avec tous les autres couples qui sont sur le plancher. La fluidité de la circulation est au mieux quand tous les danseurs font attention à ce qui se passe autour d’eux tout en essayant d’avancer. Un couple qui est en panne sur la piste, en train de se donner des leçons, de discuter ou de réviser une figure, crée un goulot d’étranglement à sa suite et bloque la circulation.

Mais comment cela bloque-t-il la circulation hors la piste de danse? Avec les années, j’ai arrêté de compter le nombre de personnes qui se sont plaintes à propos des partenaires qui jouent au professeur et formulent des remarques condescendantes. J’ai vu des gens partir fâchés ou sur le bord des larmes après une tanda particulièrement tendue parce que l’énergie et l’enthousiasme de leur soirée avaient été gâchés par un partenaire insensible. Si un danseur a une expérience négative à ma milonga, le succès de la soirée dans son ensemble est affecté jusqu’à un certain point. Bien sûr, il n’est pas possible d’éviter des difficultés de temps en temps, mais il y a une façon, pour chaque danseur, de contribuer à un bon climat : ne jouez pas au professeur sur le plancher de danse!


Des émotions pénibles

Comme danseuse, je déteste me faire donner la leçon et être corrigée ou évaluée pendant que je danse parce que cela perturbe l’état d’abandon que j’apprécie tant quand j’ai une bonne connexion. Aussi, ça fait remonter à la surface des émotions pénibles comme la déception, un doute sur moi-même, une attitude défensive ou du ressentiment. Des réponses sarcastiques me trottent dans la tête – mais je suis polie et professionnelle, alors je les garde pour moi. Je rigole ou je grince des dents le reste de la tanda et je fais de mon mieux pour éviter le danseur à l’avenir.

Et je suis chanceuse. Je danse la plupart du temps dans notre milonga, alors même les pires « instructeurs » n’essaient pas de m’enseigner. Mais je reçois de temps en temps un condescendant « muy bien » (qui est bien intentionné, j’en suis sûre, mais qui fait l’effet d’une petite tape sur la tête), et alors si un tanguero essaie de guider une séquence particulièrement complexe de mouvements élaborés et si je rate quelque chose, il va essayer de m’expliquer ce que « j’aurais dû » faire. En mon for intérieur, je m’énerve : « Aurais-je dû? Vraiment? Et bien, tu aurais dû le guider correctement si tu avais voulu que je le fasse. Et, au fait, essaie donc de tout simplement marcher de temps en temps. Écoute la musique et mets donc la pédale douce pour les rondes de ganchos et de volcadas... ». Mais en surface, je souris et hoche la tête.

J’ai été estomaquée quand une collègue professeure, une jeune et très talentueuse tanguera, m’a dit qu’un danseur que nous connaissons – un de ceux qui ont la réputation de déstabiliser les gens par des jugements et des remarques condescendantes – l’a informée, donc, qu’elle était devenue une assez bonne danseuse et qu’il lui donnait un « 7 ». Sur 10. Comme je le disais : estomaquée.

Les exemples que j’ai mentionnés ici illustrent de mauvais comportements des leaders, puisque je suis une femme et que j’ai souvent le rôle de guidée, alors c’est basé sur mon expérience. Mais les femmes aussi peuvent véhiculer ces mauvais comportements d’offrir des conseils non désirés pour faire un bon abrazo, marcher ou guider. Les hommes ont plein d’histoires à raconter où ils se rappellent de petites remarques telles « Ça montre que tu ne pratiques pas souvent ». Incroyable!

Et si on commence à douter de soi-même quand on rencontre de telles situations, rappelons-nous que les partenaires « instructeurs » qui corrigent régulièrement leur partenaire ne sont pas eux-mêmes particulièrement bons sur la piste. Pour les leaders, cela se manifeste lorsqu’ils essaient de faire des mouvements qu’eux-mêmes ou leurs partenaires ne sont pas prêts à exécuter. Pour les guidées qui donnent des conseils, cela laisse supposer que leurs capacités à suivre sont encore en gestation. (Les bonnes guidées peuvent suivre tous les guides, à tous les niveaux.) Ceux qui corrigent leur partenaire le font parce qu’ils ne savent pas comment s’améliorer eux-mêmes. 

Ne me comprenez pas de travers, nous pouvons tous améliorer notre danse, amateurs ou professionnels. (Comme professeur, je dois travailler plus fort que quiconque sur ma technique pour présenter le meilleur exemple possible.) Mais il y a un temps et une place pour enseigner et recevoir un enseignement, et la milonga n’en est pas une.

Comme danseurs, ce n’est pas à nous de faire entrer nos partenaires dans un moule idéal. On ne devrait pas essayer de les façonner à notre image; il faut les accepter comme ils sont et nous adapter à eux pour les 12 minutes de la tanda. Cela, comme toujours, s’applique aux guideurs et aux guidées. Si chacun essaie de s’adapter à l’autre, nous allons nous approcher davantage d’un axe équilibré qui rend agréable notre expérience de danse.

Essayons ceci : plutôt que de chercher ce qui a besoin d’être corrigé chez nos partenaires, trouvons plutôt ce qui fonctionne bien dans leur danse. Peut-être qu’untel a un bon sens du rythme et qu’une autre transmet une passion authentique. Pourquoi ne pas juste relaxer et apprécier un peu plus, laisser les leçons pour les périodes de classe et garder nos jugements (et le pointage!) pour nous-mêmes. Et, comme je le dis à mes enfants, si nous ne pouvons pas dire quelque chose de gentil, mieux vaut ne rien dire du tout. (Bien que... il faut dire merci.)

Le langage du tango



Traduit par André Valiquette

Lorsqu’on enseigne le tango, qu’on l’étudie ou simplement lorsqu’on en parle, on est amené à comparer cette dance à bien des activités : la conduite automobile, différents sports, l’architecture, les relations humaines – mais l’analogie que je préfère associe le tango au langage. Je n’invente rien, je remarque que c’est ce qui me vient le plus souvent à l’esprit et je crois simplement que c’est la meilleure comparaison.

D’abord, le tango est sans nul doute une forme de communication. C’est une conversation... non verbale, entre deux personnes. Le guide engage la conversation, la guidée répond et le guide réagit à cette réponse. Comme dans la communication verbale, les meilleurs communicateurs sont ceux qui font preuve de capacité d’écoute. C’est vraiment plaisant de guider des danseuses qui attendent les indications du leader, qui captent les subtilités des mouvements et qui prennent le temps et l’initiative de s’exprimer dans leur réponse. Et réciproquement, les guides qui accordent cette attention à leurs partenaires, qui leur laissent le temps de s’exprimer et de compléter un mouvement avant d’en suggérer un autre sont très prisés.

De plus, au même titre que dans la communication verbale, interrompre son interlocuteur est impoli. Pour les leaders, ce serait l’équivalent de ne pas laisser sa partenaire compléter un mouvement avant de guider le suivant. Pour les guidées, ce serait d’anticiper le mouvement suivant et ne pas attendre les indications. Si je vous interromps lorsque vous me parlez, je suis en fait en train de vous dire que ce que vous dites ne m’intéresse pas ou n’est pas aussi important que ce que je m’apprête à dire. C’est la même chose sur le plancher de danse.

Ce qu’il y a de merveilleux dans le genre humain, c’est que nous sommes tous différents et que nous nous exprimons donc différemment. Donc, il n‘y a pas une conversation qui est identique à une autre. Pour ce qui est du tango, il faut non seulement comprendre cela, mais l’intégrer à sa pratique. Chaque guidée répondra différemment à une indication et chaque leader répondra autrement à la réaction de sa partenaire. Et ainsi va la conversation.

Bien sûr, le niveau d’expertise d’un danseur a beaucoup à voir avec sa capacité d’aller loin dans l’expression de soi. Ce qui m’amène à aborder un autre aspect de la similitude entre le tango et le langage : le processus d’apprentissage. Vous devez apprendre l’alphabet avant de pouvoir écrire de la poésie, que ce soit en français, en anglais, en espagnol ou...  en tango. Quand nous enseignons ou apprenons cette danse, nous commençons généralement avec quelques simples phrases, un cuadrado, un pas de base sur huit temps, des ochos avant et arrière dans des figures de base, mais au bout du compte, les danseurs ont besoin d’aller au-delà des séquences toutes faites et d’apprendre à créer les leurs. Sinon, ils ne continueront qu’à seulement imiter leurs professeurs ou d’autres danseurs plutôt que d’apprendre à s’exprimer. Dans ce sens, il est important d’apprendre les rudiments du tango correctement et ne pas se laisser fasciner par les figures impressionnantes ou sophistiquées (ni par des mots ronflants ou des formules percutantes). Si nous prenons le temps d’apprendre et d’assimiler les règles de base, alors quand viendra le temps d’aller au-delà de ces règles et d’écrire de la poésie, ce sera très beau.

Pour la majorité d’entre nous, le tango n’est pas une langue maternelle, c’est plutôt une langue seconde. Comme pour tout langage, notre facilité à le danser dépend de quand, où et comment nous l’avons appris. Si nous voulons maîtriser un nouveau langage, la meilleure technique reste l’immersion. Alors, ce sera très productif de pratiquer ce langage régulièrement avec des gens différents qui le maîtrisent bien. De plus, apprendre les concepts fait partie de l’apprentissage et permet d’apprendre les règles et de parler correctement. Donc, prendre des leçons, participer régulièrement à des prácticas et à des milongas et danser avec différents partenaires vont faire évoluer le danseur.

Se rendre à Buenos Aires pour une immersion est un choix tentant, mais non nécessaire pour apprendre le tango argentin, tout comme il n’est pas nécessaire d’aller en Espagne pour apprendre l’espagnol. Tout ce qu’il faut, c’est d’être là où la langue est parlée – ou bien là où le tango est dansé, et cela, fréquemment et à un bon niveau. Alors Montréal, Paris, Istanbul et bien d’autres villes autour du monde offrent une qualité de tango qui vous permet de l’apprendre et de le maîtriser, à un niveau aussi avancé que vous le voudrez. Sans oublier qu’étudier l’histoire (d’une langue ou du tango), se familiariser avec sa culture et visiter son lieu de naissance donneront de la profondeur et de la perspective à cette initiation.

Maintenant une remarque pour les tangueros ou tangueras avancés (et les locuteurs d’une nouvelle langue) : pour aider les débutants qui commencent à apprendre ce nouveau langage, laissez les professeurs donner leurs leçons et organiser le programme. Imaginez un instant que vous teniez une conversation avec quelqu’un et que cette personne vous interrompait sans cesse pour corriger votre prononciation, suggérer une expression différente, ou vous indiquer comment mieux exprimer vos pensées! Peut-être que ce partenaire apprendrait un peu à partir de vos conseils, mais ce ne serait pas très agréable. Tout ce que vous devez faire pour aider les débutants à évoluer, c’est de parler – je veux dire danser – lentement et lisiblement pour être sûr d’être compris. Ils vont apprendre de vous – avec plaisir.

Souvent quand des gens me demandent des informations sur nos cours et qu’ils dansent déjà d’autres danses – ballroom, salsa, swing – ils espèrent ne pas avoir à tout réapprendre depuis le début, vu qu’ils savent déjà danser. Là encore, je suggère de revenir à cette comparaison entre le tango et l’apprentissage d’une nouvelle langue. Si je parle déjà anglais et que je veux apprendre le russe, est-ce que ça a pour conséquence que je devrais m’inscrire tout de suite à une classe intermédiaire de russe? Bien sûr que non! Toutefois, si je parle déjà deux ou trois langues, il y a de bonnes chances que je puisse en apprendre une quatrième plus rapidement que quelqu’un qui n’a jamais fait cette expérience auparavant. Les gens qui dansent d’autres danses apporteront probablement un sens de la musicalité plus aiguisé, une meilleure conscience corporelle et plusieurs autres habiletés qui peuvent accélérer leur apprentissage, mais ils auront quand même besoin de commencer par le début.

Tout comme pour le langage ou quoi que ce soit que nous voulons apprendre, il y a des gens qui ont un don pour assimiler rapidement, mais en travaillant fort, en s’appliquant et en pratiquant sans relâche, tout le monde peut apprendre le langage du tango. Certains peuvent être poètes naturellement, alors que d’autres vont tout juste réussir à communiquer.

Alors que veut dire maîtriser le langage du tango?

Une fois que nous avons appris à marcher avec un partenaire, face à face, nous communiquons déjà à un niveau élémentaire, mais convenons que nous avons besoin d’un vocabulaire un peu étendu et d’une certaine aisance pour l’exprimer avant qu’on puisse se dire qu’on danse vraiment le tango.

Par ailleurs, prononcer des mots compliqués ou en mode superlatif n’est pas la marque d’un grand communicateur. Il est préférable de se servir de mots – ou de mouvements – que notre partenaire peut comprendre et suivre plutôt que d’essayer de l’impressionner avec un vocabulaire qui passe droit par-dessus la tête. On peut connaître des mots rares, mais il est important de s’en servir au bon moment et avec les bonnes personnes.

En résumé, il y a plusieurs points à considérer : de bonnes qualités d’écoute, un désir et une capacité de s’exprimer, des techniques de base, une compréhension approfondie des règles – et de savoir quand les oublier – un vocabulaire étendu et choisi soigneusement, une attention et un respect pour les capacités de notre partenaire... maîtriser un langage signifie plus que d’en connaître la syntaxe : nous avons besoin de saisir les règles et la structure, mais aussi de libérer notre expression de soi avec fluidité et éloquence; nous devons aller au-delà des prescriptions du langage et développer nos talents de communication et notre créativité.

Finalement, nous devons nous souvenir que, peu importe comment nous parlons – ou croyons que nous parlons – le langage du tango, nous continuons toujours à apprendre. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et, par ailleurs, la langue évolue continuellement et en conséquence... tiens, ce sera le sujet d’un prochain texte!